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Retour sur l'envoi de 33 enfants malades en Jordanie
par Ghania Oukazi
Journal le Quotidien d'Oran du 30 novembre 2008
C'est «sur instruction de Son Excellence le président de la République», que trente-trois enfants ont été envoyés en Jordanie, pour subir une opération à coeur ouvert. «Quatre sont décédés, sept ont été rapatriés sans être opérés et le reste attend», disent nos sources.
Ce sont 33 enfants souffrant d'une pathologie cardiaque congénitale, qui ont été envoyés il y a près d'un mois par le gouvernement algérien en Jordanie, pour subir une intervention chirurgicale. L'histoire, si l'on pourrait se permettre de la qualifier ainsi, n'aurait pas dérangé si elle n'avait pas été gérée par un acte politique strict, qui ne semble pas s'être soucié de celui médical qui, lui, exige des critères de compétences irréfutables. Critères qui sauront en expliquer les conséquences même si la mort en sera la seule. L'on explique que l'envoi de ces enfants a été géré par deux ministères, celui de la Santé et celui de la Solidarité. Saïd Barkat et Djamel Ould Abbas sont donc les deux premiers responsables à être bien au fait de ces transferts d'enfants vers la Jordanie et des raisons qui leur ont prévalu. D'ailleurs, le jour du voyage, c'est Ould Abbas qui a pris la parole devant les caméras de la télévision algérienne, pour vanter l'opération, tout en précisant que celle-ci a été menée « sur instruction de son excellence le président de la République ». Et c'est justement ce qui a été mis en avant pour justifier des transferts d'enfants nés avec une pathologie lourde vers la Jordanie, un pays qui, nous disent les spécialistes, « n'est pas plus outillé que l'Algérie pour la prendre en charge ». Il est clair que tous nos interlocuteurs ont tenu à garder l'anonymat en raison du caractère « délicat et confidentiel du dossier ». Délicat de par les résultats qui en ont découlé et confidentiel parce que l'organe le plus habilité et le plus officiel à décider des transferts de malades vers l'étranger reste jusqu'à preuve du contraire la Commission nationale, qui active auprès des services de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNAS.) Des sources qui lui sont proches affirment n'avoir jamais été associées « ni de près ni de loin » à ce transfert. L'on souligne que « c'est le chef de cabinet du ministre de la Santé, Benouali, qui s'en est occupé de manière directe ». Il aurait instruit la chargée de mission du ministère, Dr Krim, de prendre attache avec Dr Touati, médecin à la clinique médicale de chirurgie infantile (CMCI) de Bou Ismaïl pour « choisir » les enfants en attente d'une intervention chirurgicale cardiaque. Des sources du milieu médical parlent de 20 enfants, d'autres insistent sur le nombre de 33. Lors de son déplacement à la clinique, Dr Krim aurait évoqué la même mention à savoir l'instruction « de son excellence » et la confidentialité du dossier. C'est cette même chargée de mission qui a accompagné les enfants en Jordanie et qui n'en est pas revenue à ce jour. Il est utile de rappeler que la décision des transferts a coïncidé avec la visite éclair à Alger, du roi Abdellah de Jordanie, à la veille de la tenue à Washington du fameux Sommet du G20. « C'est certainement pour lui prouver la volonté de consolider la relation entre les deux pays que ce transfert a été décidé par les plus hautes instances », nous a dit un responsable à la présidence de la République. Sans plus.
Si, jusque-là, ce transfert n'a rien d'illégal, le choix du pays et la manière avec laquelle le dossier a été géré intriguent les milieux médicaux. Les spécialistes affirment sans ambages que « la Jordanie n'a ni les compétences ni les moyens adéquats pour procéder à des chirurgies aussi délicates que celles que traînent les enfants qui y ont été envoyés ». L'on tient à rappeler qu'une convention de coopération dans le domaine médical entre les deux pays a été effectivement signée en 1994 (d'autres responsables de la Santé disent depuis 1994). La signature d'une telle convention a été nécessaire, nous dit-on, « parce que les pays occidentaux avaient imposé un embargo sur l'Algérie durant les années 90 ». Il nous est précisé cependant, que « la convention a été signée avec des hôpitaux publics alors que les enfants ont été envoyés dans une clinique privée ». En outre, depuis quelques années, l'Algérie n'envoie plus de malades cardiaques vers la Jordanie parce que, disent les spécialistes, « les seuls pays qui maîtrisent cette chirurgie sont la France, la Belgique et la Suisse ». Dans ces pays, l'on nous dit que la pathologie est « en rétrécissement en raison de la prévention qui est bien menée par un suivi permanent et minutieux des grossesses ». L'on souligne que « on doit savoir que cette pathologie est incompatible avec la vie, la prévention est donc impérative, en cas de sa détection durant la grossesse, on est tenu de prévenir les parents ». La Jordanie « tout autant que l'Algérie n'a pas encore atteint ce niveau », souligne-t-on.
«Nos enfants auraient pu mourir en Algérie»
Des 33 enfants transférés, certaines sources font part du décès de trois d'entre eux, (d'autres donnent le nombre de quatre.) « Nous avons appris que des enfants en sont morts, peu importe le
nombre, un mort c'est déjà trop, 7 autres ont été récusés et rapatriés et les autres attendent on ne sait quoi », nous dit un spécialiste proche du ministère de la Santé. « Tous les enfants
doivent être rapatriés pour éviter la catastrophe », nous dit notre interlocuteur qui n'écarte pas du tout le destin et la fatalité. « Nos enfants auraient pu mourir ici en Algérie sur la table
d'opération, vous savez, face au destin, on n'y peut rien, mais ce qui nous fait mal, c'est que leur envoi en Jordanie n'était pas nécessaire puisque les médecins là-bas ne sont pas plus
compétents que nous, si c'est pour mourir il vaut mieux que l'on meure dans son pays », explique ce médecin. D'autant que son confrère qui s'est chargé du choix des enfants a retenu, selon nos
sources, « les cas les plus compliqués ». Il est noté que la CMCI de Bou Ismaïl ainsi que d'autres cliniques privées prennent aussi en charge ces cas. Dans une de ses correspondances au chef de
cabinet du ministère de la Santé à partir de la Jordanie, Dr Krim a écrit, selon nos sources, que les mamans des enfants décédés ont reçu chacune 5.000 dollars, une espèce d'indemnités, et que
les responsables de la clinique jordanienne lui ont donné à elle en tant que médecin accompagnatrice, 700 dollars. L'on apprend au passage que l'Algérie a fait appel récemment au service de
chirurgiens brésiliens, pour opérer des malades cardiaques adultes à la clinique Abderahmani d'Alger. « Ils ont opéré 7 malades à raison de 1.500 euros l'un, 3 en sont morts », indique un
médecin. L'on estime le prix d'une intervention à coeur ouvert entre 6 et 7.000 euros. L'Algérie enregistre selon des sources médicales, 1.500 cas chaque année. En Jordanie, l'intervention
reviendrait entre 12 et 13.000 euros. « Le manque de prévention chez nous est déplorable, il cause des dégâts considérables », soutiennent nos sources. L'on note qu'en 2005, « l'Algérie a envoyé
en Jordanie une soixantaine de malades atteints de scoliose. « Mais nous avons remarqué que le niveau algérien est plus intéressant », est-il affirmé. Nos spécialistes ne sont pas pour les
transferts systématiques de malades vers l'étranger. « Parce que plus on transfert et plus on avoue notre incompétence. L'idéal serait qu'on inverse les flux, on garde nos malades et les pays
spécialisés nous envoient leurs compétences et nous assurent ainsi un transfert de technologie», estiment-ils.
«Envoyez-nous un fax»
«Pourquoi le choix de la Jordanie pour la chirurgie cardiaque infantile ? Pourquoi un transfert vers une clinique jordanienne privée ? Pourquoi pas les hôpitaux publics avec lesquels nous avons signé la convention durant les années 90 ? Pourquoi une telle mission n'a-t-elle pas été confiée à l'organe compétent qui est la CNAS ? A toutes ces questions et à d'autres que se posent les milieux médicaux, aucune réponse, du moins officielle. Nos contacts avec les parties concernées par le dossier et habilitées à y répondre se sont avérés infructueux. « Le chef de cabinet est en mission », nous a répondu une voix féminine du ministère de la Santé. Le chargé de la communication auprès de ce même ministre est, nous dit une autre voix féminine, « en déplacement avec le ministre ». Un chargé de la communication qui, faut-il le redire, refuse de communiquer et est continuellement aux abonnés absents. « Envoyez-nous un fax », nous dit la voix au téléphone. Mais qu'est-ce qu'on doit mettre dans ce fax ? Lui avons-nous demandé. « Le reportage que vous voulez faire », nous répond-elle. Mais il ne s'agit pas de faire un reportage, nous voulons avoir des réponses à des questions sur le transfert des enfants vers la Jordanie, lui avons-nous dit. « Ah...», lance-t-elle sur un ton quelque peu désabusé. Mais elle se ressaisie : « même, envoyez-nous un fax ». Les numéros de mobile des chargés de la communication des ministères du Travail ou de la Solidarité ne répondent pas non plus. Il n'est pas question de demander à parler à un des cadres parce que la réponse est presque instinctive : « Passez par le service presse ». Nous apprenons de source proche de la présidence de la République, que le président de la Commission nationale chargée des transferts auprès de la CNAS, le professeur Bougherbal, a fait savoir par écrit au chef de l'Etat que « cette commission n'a rien à voir avec ce dossier contrairement à ce qui a été rapporté par la presse ». Le ministre du Travail, Tayeb Louh, s'est interrogé pour sa part, selon des sources sûres, sur qui paiera la facture de ces transferts. Mais il a aussi convoqué Dr Touati en présence du directeur général de la CNAS et d'un médecin conseil de la commission pour connaître les conditions dans lesquelles ils ont été décidés. En ordonnant une enquête, il n'a cependant pas manqué de mettre en avant le caractère « délicat » du dossier.
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